Entretiens
Extraits desEntretiens avec Maurice Rocher.
Le Peintre, Dieu, la Femme. Nathalie Cottin, éditions Altamira, 1994
30 décembre 1988
Pouvez-vous essayer de raconter cet épisode, lorsqu'en 1965, vous allez voir des plans d'église chez un ecclésiastique chargé de leur construction...
[...] Le 23 avril 1965, en fin de journée, j'étais dans le bureau du responsable de la construction des églises de Seine et Oise. Il y avait là les plans de l'église qui allait être construite à Parly II. Et c'était aussi mauvais que Saint Cloud, aussi mauvais que ce qui se construisait en France parce que nous n'avons jamais été vraiment des architectes. Cette église avait l'air de tout ce que l'on veut. Et j'anticipe car une fois achevée, une femme du quartier, communiste par ailleurs, m'a dit : Mais on dirait une banque..." En voyant ce projet j'ai dit "Vous ne pouvez pas laisser construire cela" On m'a répondu "Que faire ? Démissionner ?"Quand on a une petite autorité en général on n'a pas ce courage. L'église a été construite.
Je suis sorti de ce bureau avec le sentiment d'avoir échoué à nouveau. En constatant que je me heurtais toujours à ce mur d'incompétence, d'ambition et de snobisme, je suis rentré dans mon atelier et j'ai peint, à la suite, cinq visages rouges. Je les ai encore. Des visages de souffrance, de sang, d'interrogation.
Visage mexicain, huile sur toile, 1965, 100x81J'ai peint comme on vomit. C'était le moyen d'échapper à une véritable dépression. Mais j'avais perdu la bataille pour l'art sacré. L'avenir n'a fait que confirmer qu'il n'y avait rien à faire avec les responsables de l'église pour les faire adhérer à une vérité artistique. Couturier l'avait bien compris, mais en jouant uniquement la carte des artistes arrivés, sans souci de leur position religieuse. LeRequiem de Fauré qui est très religieux a été écrit par un musicien qui n'était pas croyant. Et c'est admirable. La même chose aurait pu se produire avec des peintres.
Je connaissais pour avoir fait tous ces vitraux beaucoup de responsables ecclésiastiques et je m'étais cassé la tête. Alors, comprenant que c'était terminé, j'ai refusé le combat. L'église n'a pas bougé dans son incompétence. Je suis rentré et ça a été la violence : l'arrivée du rouge annoncé par une ou deux petites toiles. Puis l'invasion du rouge comme une révolte. Et c'en était une qui correspondait à mon évolution personnelle, mais aussi à ce combat perdu. Il me restait à me battre dans mon atelier, sur mon terrain, dans mon arène.
La peinture devient alors l'expression de la révolte ?
Elle était annoncée dans la mesure où dans mes dernières crucifixions de 1964 la forme s'était libérée. Les personnages s'inscrivaient en spirale. J'avais atteint une certaine liberté dans l'expression de la forme, par rapport au hiératisme de mes scènes religieuses qui avaient quelque chose d'un peu sec, d'un peu froid. Il y avait là un début de rupture mais il n'y avait pas encore la couleur. Ce combat perdu m'a fait dresser l'étendard de la révolte et mes personnages sont devenus des personnages de violence. Ces cinq visages m'ont prouvés que je n'avais pas tout perdu. Leur vérité picturale me réconfortait et me disait que mon chemin était là, et tant pis pour ce que j'avais perdu. Leur vérité picturale me réconfortait et me disait que mon chemin était là, et que tant pis pour ce que j'avais perdu. Pour la petite histoire, cela a coïncidé avec mon premier atelier dans une maison que j'avais fait construire. J'avais là, la possibilité de peindre, libéré de ce poids. Je n'avais plus le désir de mettre ma peinture au service de la foi.
Crucifixion, huile sur toile, 1964, 100x65Je devenais enfin peintre, un peintre libre et révolté, avec quelque chose à dire, cette révolte douloureuse par rapport au monde, à ma vie, à moi-même. Cette expérience a été le catalyseur, la clé qui m'ouvrait la porte et m'a donné le champ libre à toutes les expériences. Je me suis livré à la peinture. Je ne peux pas dire que je suis entré en religion picturale. J'y étais déjà. Je m'étonne des toiles que j'ai réalisées à cette époque-là, certaines sont très dures.
Les notables datent de ce moment ?
Oui. Ce n'est pas pour rien que j'étais devenu anarchiste, non pas sur le plan politique. C'était une prise de position d'ordre philosophique. Il est certain que les "corps constitués" présentaient une première cible. J'avais besoin de peindre tout ce qui était prétention, arrivisme. C'était tout de même relativement limité. J'ai peint également les "femmes la guerre". C'est un cri, la violence, le sang qui coule... On m'a dit que j'étais un écorché vif. Plus tard, dans l'atelier, un collectionneur m'a dit être étonné que je sois encore vivant. C'est vraiment de l'expressionisme. Avant, c'était de la figuration expressioniste. Et le véritable expressionisme est né de cette révolte. Ce n'est pas poour rien que, parlant d'expressionisme, je dis que c'est une révolte, une anormalité. Ce n'est pas possible de tenir des années dans cet état de tensions, car il brise, il casse, il tue. Les premières portes de la prison se sont ouvertes. Pas toutes.
A partir de là je pense être devenu plus authentiquement peintre, avec ces vingt années de peinture brune et cet itinéraire religieux mené dans la peinture et le vitrail. Je crois vraiment avoir servi l'église. Aujourd'hui je ne suis plus croyant et je reçois encore des cartes postales avec les vitraux que j'ai pu faire dans telle ou telle abbaye. Il y a des gens qui prient, réconfortés par ces vitraux. C'est comme si j'avais vécu une autre vie, servi un autre monde. Et il continue à vivre. Je ne l'ai pas renié. Je l'ai fait en toute conscience`. J'ai répondu à ce que je croyais. Cela me poursuit alors que je suis infiniment ailleurs.
Rejoindre la Galerie sur les notables...
Vous avez été très attiré par la tauromachie ?
Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours été accordé à la tauromachie. Cela fait partie des premières choses que je suis allé voir. A part Manolete mort en 1947, j'ai vu tous les grands toreros de l'époque. Ordones, Ortega... Ce pays a été une confirmation de ce que j'étais, de ce que je pressentais dans ma vie. Je me suis toujours senti proche des espagnols, jamais des français. Je me dis qu'il faut peut-être remonter à 1 000 ou 2 000 ans, l'invasion des Ibères, pour me dire qu'il y a quelques gènes qui viennent de là, et qui font que je suis plus espagnol qu'un espagnol, ou au moins autant, en tous les cas plus que certains que je connais... Ce qui m'attire chez eux, c'est la passion, à travers l'amour, la beauté. La tauromachie, c'est la beauté au prix de la mort [...]
Tauromachie II, huile sur toile, 1962, 60x73Qu'est ce qui vous fascine dans la tauromachie ?
La tauromachie a un caractère d'épopée. Ce sont des êtres qui risquent leur vie. Ils gagnent beaucoup d'argent. Et quand ils meurent, ce n'est pas trop cher payé. Mais Dieu sait les risques qu'ils prennent. Ils ont le sens de la noblesse, de la grandeur, ils savent qu'ils risquent tout. Et ils ont peur. Tous les toréros ont très peur. Néanmoins ils descendent dsans l'arène. Je me suis trouvé derrière la barrière, non loin de ces bêtes énormes qui vous dépassent. Il faut un courage inouï, une inconscience folle. A la féria de Bilbao, je suis descendu un jour dans le même hôtel qu'une quadrilla. Le torero va au Carlton ou au Ritz, d'accord... Mais la façon dont il s'habille dans sa chambre. Les gens sont autour de lui, il allume la lampe au pied de la Vierge. C'est très religieux, sacramentel. Ce n'est pas de la mise en scène. Il a peur. Il prend ce costume de lumière, il descend, il sait qu'il va risquer la mort. Dans cette quadrilla, il y avait donc tous les valets d'épée, les bandilleros, les picadors... tous ceux qui entourent le torero. Dans la salle à manger, je les regardais écouter un petit transistor pour savoir ce qu'avait fait tel ou tel à Seville ou ailleurs. Le lendemain, il pleuvait, j'en ai vu un qui réparait, dans l'escalier, la muleta déchirée la veille par une corne. Il regardait le ciel, espérant qu'il allait pleuvoir plus encore, pour ne pas courir. L'après-midi, je les ai vus toréer dans la boue, en chaussettes, pour ne pas glisser. Le soir ils ont chargé l'énorme limousine. Les malles sont sur le toit, ils s'entassent à six. Et ils vont faire 1 000 ou 1 500 km dans la nuit pour aller ailleurs... Et cela dure toute la saison.
Rejoindre la Galerie sur la tauromachie...
Il y a un aspect de votre uvre que l'on connait peu car vous l'avez peu montré, ce sont les "visages matières". Ils sont nés du prolongement des églises...
J'avais terminé mes églises sur toile en 1977. Lorsque je gratte une toile qui m'a laissé insatisfait, j'enlève les épaisseurs colorées avec un couteau palette et je les mets dans une boîte. Un jour, j'ai eu l'idée de prendre ces résidus de matière d'une journée de travail, et de les étaler sur un petit morceau de carton. Au fur et à mesure, je leur donnais une forme qui était celle d'une architecture. C'étais assez abstrait au début, sans l'être tout à fait, en tous les cas pas très lisible. Je me suis pris au jeu. C'était amusant le soir de reprendre ces restes enlevés à la toile et que j'aurais jetés, pour faire revivre ces matières mortes, issues d'un échec, tout en utilisant le hasard de ces mélanges. J'en ai fait une centaine. Tout à fait sur la fin, de façon presque imperceptible, ces facades ont pris des formes de visages. J'ai suivi le jeu. Il en existe une vingtaine qui expriment ce passage de l'église au visage.
Ces "visages-matières" ont une évolution très différente de celle des toiles.? Ces épaisseurs sont posées les unes sur les autres. J'ajoute des couleurs, des matières au fil des mois, des années. Certaines sont en cours depuis dix ans. Je les reprends sans cesse. Ils sont tous de très petit format, autour de 25x16 cm. Je les retouche ou je les casse. J'en sélectionne fort peu.
Visage matière 80, 1982Vous qui avez souvent parlé de vos réticences à l'égard de la lourdeur de la matière, ici vous tirez profit de la densité de la pâte ?
Si je considère ces "visages-matières" comme des sculptures, la matière me sert. Ces accumulations me permettent d'accéder au volume, en jouant le jeu de l'épaisseur. Ce sont de véritables amas de peinture. Leur processus fait que ce ne sont pas des sculptures, mais des additions de pâte colorée menées d'une certaine manière.
Que trouvez-vous en eux par rapport à la peinture ?
Il me donnent le sentiment d'aller encore plus loin, de m'acheminer vers une expression encore plus complète. Ces visages que j'ai peints sur la toile toute ma vie prennent là, dans le mystère de la pâte, une dimension supplémentaire. Parfois, cela me gêne car j'ai l'impression qu'ils sont presque l'aboutissement de tous mes visages. S'ils devaient diminuer ou gommer les autres, je serais malheureux. Je ne sais pas encore très bien ce qu'ils sont dans l'ensemble de ma peinture. Il y en a très peu dont je pourrais me séparer. J'y suis très attaché. Et très peu sont terminés. C'est une autre aventure. Je ne suis pas pressé de les montrer. Certains collectionneurs les ont vus et ne peuvent pas les supporter. Ils sont en effet assez durs, comme des visages momifiés...