Chronique japonaise ( 6 )


 
Suite donc des chroniques apres une longue interruption. Nous sortons
tout juste des vacances officielles du Japon : une bonne semaine ! Peu
de temps que nous avons tout de meme bien utilise, avec entre
autre l'ascension du mont Fuji et un tour a Kyoto. Au programme de
cette chronique le Mont Fuji.

Pour le mont Fuji, nous avions choisi l'option de la montee de nuit, qui
permet d'eviter les fortes chaleurs et surtout de voir le lever du
soleil depuis le sommet. Voir le symbole du Japon, le soleil levant.
Comme convenu, nous avons retrouve  un collegue de travail, Itoh-san
et une de ses amies etudiantes, Takahashi-san, et nous sommes mis en
route.
Nos bagages, concus a l'aide des nombreux conseils d'amis,
etaient composes de pulls, eau, biscuits secs et une lampe de poche.
Apres avoir roule (et s'etre a nouveau perdus dans les echangeurs
malgre nos compagnons japonais) pendant deux bonnes heures, nous
sommes arrives au pied du mont Fuji, dans la "foret des sucides"
(lieu de la plus grande concentration des sucides au Japon). On dit
la foret hante par leur ames errantes. Takahashi a peur. Nous montons
doucement la route, sinueuse, au milieu des nuages qui ne laissent
une visiblite que de quelques metre. Petite frayeur lorsque surgit
une biche (hurlement de la meme Takahashi). Enfin, a 1h, nous
arrivons au point de depart, a environ 2200m, au pied de la piste
(menant au sommet, qui se trouve lui a 3700m). L'ascension est divisee
en 9 etapes, chacune d'une duree comprise entre 30mn et 50mn et marquee
par un refuge offrant un couchage traditionnel sur des tatamis et des
provisions. Le chemin est bien  balise mais difficile, compose de sable
et de pierres volcaniques de toutes tailles qui roulent sous les
chaussures  rendantl'ascension epuisante.

Notre objectif etait d'arriver au sommet pour 4h30, heure du lever du
soleil, cela nous laissait a peine 3h30, tout juste le temps
necessaire.  Nous avons donc entame la montee de bon rythme, doublant
les rares japonais egalement engages dans l'ascension.

A chaque etape, nous faisions malgre nous une assez longue pause,
attendant l'amie etudiante qui avait beaucoup de mal a suivre le
rythme,  et qui nous gratifiait regulierement d'un "je sais
maintenant que les francais sont des durs". Au fil de la montee, nous
avions chaque fois l'impression rassurante d'apercevoir le sommet. Mais
il se rapprochait trop vite et bientot ne s'averait etre qu'une
boursouflure de la montagne, masquant une nouvelle pente, toujours plus
raide. Etonnant comme une montagne a la ligne si claire comme le mont
Fuji s'avere en realite etre pleine de relief.
Alors qu'au debut les jambes semblaient lourdes et menacaient d'etre
le point faible, elles se sont vite fait oublier, sans doute aidees par
l'endomorphine. Malgre la pente toujours plus raide et le chemin plus
accidente, elles continuaient, a notre grand etonnement a nous faire franchir les
etapes.

Deux problemes non anticipes commencerent sournoisement a attaquer notre
moral :  l'air se rarefiait et la respiration devenait difficile,
rendant necessaires de fatigantes inhalations rapides et repetes.
Egalement la fatigue, non tellement physique, mais plus une envie de
sommeil qui menacait a chaque pas de nous faire perdre l'equilibre.
Certitude alors de pouvoir dormir sur la caillasse, l'envie de fermer
les yeux, de se blottir en position foetale et se laisser sombrer.
Comme des zombies, nous continuons neanmoins a avancer. L'heure tourne
et nous ne voulons pas rater le lever de soleil. Il est
maintenant 4h et d'apres nos calculs, nous avons tout juste le temps
d'arriver. Cependant, alors que nous arrivons au relais numero 8,
que nous croyons etre le dernier avant le sommet, nous decouvrons avec
horreur qu'il reste encore une bonne heure de marche. Nos calculs
etaient errones. Malgre  l'impossibilite d'arriver dans les temps, nous
attaquons la derniere partie, avec une energie tiree de la folie,
alors anxieux seulement de reussir notre pari.

Maintenant a 3500m d'altitude,  c'est l'heure bleue et un vent glacial
souffle tres fort, refroidissant la sueur qui coule dans notre dos.
Frissonnant, nous cherchons refuge derriere un gros rocher, essayant
vainement de couper le vent. Alors que nous desesperons de jamais
vaincre Fuji-san, soudainement le ciel s'embrase. Un point
rouge se dessine sur l'horizon et, a vue d'oeil, en une minute ou deux,
le soleil emerge.
C'est tres beau, les nuages prennent du relief dans des nuances
infinies de rouges oranges. Oubliant notre torpeur d'il y a
peu, nous regardons ce spectacle magique, avides de ne rien rater.
Le soleil rechauffe tout et nous nous laissons doucher par ses rayons
de chaleur. Nous sommes maintenant au dessus d'une mer de nuage,
laissant juste apparaitre quelques lointaines troues de verdure.

Ereintes, incapables de monter plus encore, a tout juste 200m du sommet,
nous decidons d'abandonner dans un sentiment mixte d'echec et de joie.
Nous partons rejoindre Takahashi-san qui s'est arretee au refuge 8
avant de se remettre en route.

La descente nous semble encore plus dure. Il faut faire de grands
efforts pour freiner, appuyant fortement sur les jambes,
toute l'attention porte sur les rares points d'appuis. Nos genoux
faiblissent, et les jambes sans forces semblent pretes a se
disloquer. Le froid a maintenant laisse la place a la chaleur moite. La
route semble infinie, et on s'etonne d'avoir monte une telle distance.
La descente que naivement nous imaginions facile semble sans fin. Il nous
faut pret de trois heures pour rejoindre la voiture. Aux dernieres
etapes, nous prenons de breves pauses et, allonges sur les cailloux
rugueux, nous endormons a peine les yeux fermes.

Au petit matin, nous decouvrons hebahie les familles japonaises avec
enfants, bebe et grand-parents qui se lance dans l'ascension sous le soleil
desormais violent. Vont ils reussir la ou nous avons echoues ? Sans
aucun doute. Ils prennent le temps, consacrant une pleine journee a
l'ascension, avec une nuit de repos dans une auberge en altitude et une descente le
lendemain. Malgre sa difficulte, monter le Fuji est une mission dont
se sent investi chaque japonais, ce qui n'enleve rien a sa difficulte.
Un proverbe local dit d'ailleurs "It is wise to climb it once, fool to
do it twice".

Apres 8 heures de marches difficiles, aucun de nous imagine jamais
recommencer. Apres 8 jours de reflexions, nous changeons d'avis et
sommes partant pour retenter (et reussir !) l'aventure. A suivre...
 
 
 
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